Notre thème d’année : « Que fais-tu de tes talents ? Entre dans la joie (Mt 25, 21) »

Qu’as-tu fait de ton talent ?

Le texte ne le dit pas mais c’est certainement la question que pose le maître à ses serviteurs lorsqu’il rentre de son voyage (Mt 14-30).
Ceux qui ont fait fructifier les talents reçus entrent dans la joie de leur maître. Celui qui n’a rien fait est rejeté dans les ténèbres, là où il y a des pleurs et des grincements de dents.

Le monde occidental se veut profondément libéré des contraintes de classes. Il nous est répété que chacun peut aujourd’hui choisir ce qu’il deviendra. Au fond, la société nous enjoint de devenir celui ou celle que nous rêvons être et nous faisons très tôt nôtre cette affirmation angoissante que si nous n’atteignons pas ce modèle, alors que nous sommes supposés prendre nos propres décisions, notre responsabilité est engagée. C’est de notre faute. C’est un échec… Tout au long de notre vie surgissent alors des doutes : qu’est-ce que je vaux ? Plus nos sociétés prétendent ainsi valoriser l’individu dans sa singularité, alors qu’elles le broient pas ailleurs lorsqu’il ne se coule pas dans le moule, et plus la question de savoir ce que nous avons fait de nos talents devient aiguë. Qu’appelons-nous réussite ? Vers quoi courons-nous ?

Au fond, dans cette parabole, qui sommes-nous ? Relire sa vie en regard avec cette question suppose, en premier lieu, d’identifier nos talents. Nous sommes toujours inquiets de nos défauts, de nos faiblesses, de nos fragilités. Quand nous sommes rendu compte que nous avons aussi du positif à offrir ? Nous nous entendons sans cesse répéter que chaque être est unique et que sa valeur est inappréciable. Quand nous sommes-nous vraiment rendus compte que nous avons quelque de particulier à offrir même si cela ressemble beaucoup à ce que d’autres offrent aussi ? Par exemple, l’amour que je porte à mon frère paraît identique à celui que mes sœurs lui portent. Il est pourtant différent. Ce sont les nuances d’une même couleur qui donnent à cette couleur sa richesse. Mais peut-on vraiment transférer la notion de talents aux qualités que nous avons reçues ?

Le mot « talent » pose question. Lorsque l’on dit que quelqu’un a du talent, on exprime qu’il a des capacités, un savoir-faire qui allie l’art et la manière. De fait, la capacité et la force de chacun des serviteurs de la parabole sont bien sa propriété et non un don du maître. Pourtant, dans cette parabole, le talent est donné. Dans la langue grecque, il s’agit d’une pièce de monnaie de grande valeur. Dieu nous livre donc ses talents. Quels sont-ils ? Comment faire la distinction entre ce qui m’est propre et ce qui m’est donné pour que je crée avec ? Ce n’est pas évident. Parmi les petites histoires qui circulent, celle de la femme sourde de naissance parait révélatrice. A la question « quel est le don de la nature que vous aimeriez posséder ? », elle répondait « le don, je l’ai déjà ! Je suis sourd et je peux donc apporter quelque chose aux autres ». Relire sa vie en regard avec la question du talent suppose, en deuxième lieu, de se demander à quoi doit servir ce talent.

Le pape nous exhorte à ne pas être des « jeunes-divans ». Mais concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? Qu’est-ce que je peux faire avec mon talent, où, quand, comment, dans quel but ? Et si je ne trouve pas, comment rendre mon désert fécond ? En troisième lieu, relire sa vie en regard avec la question du talent met en lumière notre lien avec le Créateur. Nous ne nous créons pas nous-mêmes. Nous nous recevons d’un plus grand que nous que, par le Christ, nous appelons « Père ». Cette limite première à notre volonté peut être la cause de grandes souffrances. Il est si difficile de s’accepter tel que nous sommes, différents de nos idéaux. Nous avons pourtant tous reçu le cadeau d’un talent. Il n’y a rien à envier aux autres. Il reste que nous ne portons pas tous le même poids. Pourquoi connaissons-nous des traversées du désert malgré nos efforts ? Faut-il y reconnaître la rançon de la liberté que Dieu nous donne ? Comment en sortir ? Se pose également la question de l’identité de ce Créateur. Deux des serviteurs se sont efforcés de faire fructifier les talents reçus. Le dernier a prétendu avoir eu peur d’un maître dur. Que nous dit de Dieu cette parabole ? D’une certaine façon, elle nous renvoie au moment de la Genèse où le serpent induit une image fausse de Dieu, l’une de ces images que nous produisons devant les questions que nous pose l’existence (Gn 2-3).

Violaine Roy, responsable LAE.