Gabrielle, tu es à Lire aux Éclats depuis un an. Que représente Lire aux Éclats pour toi ?


Lire aux Éclats est pour moi un outil très précieux pour aiguiller ma curiosité intellectuelle. Ces propositions de lectures, devant aboutir à une discussion organisée autour de l’auteur, me poussent à me plonger dans des ouvrages qui m’intéressent, mais que je n’ai pas toujours la volonté de rechercher et lire par moi-même. Les thèmes abordés participent d’une formation personnelle que je sens fondatrice et nécessaire. Lire aux Éclats agit comme un facilitateur qui m’aide à entrer dans cette formation.

En quoi la démarche de Lire aux Éclats te paraît-elle intéressante ?
J’apprécie beaucoup le lien fait entre Foi et Raison ; soit que l’on y parle explicitement de religion, soit que les thèmes choisis montrent l’intérêt d’une association aux racines catholiques pour les choses du monde. Je pense notamment à ceux pour qui cela peut être un petit indice de la clarté qui peut résulter d’une recherche de vérité inspirée par la foi.

Pourquoi as-tu accepté la responsabilité de Lire aux Éclats cette année ?
Lire aux Éclats correspond étroitement à ma soif de connaissance et au besoin que j’évoquais de me pousser un peu pour répondre à cette soif. Il m’a semblé que m’impliquer dans l’encadrement de Lire aux Éclats était une chance pour lire et réfléchir de manière un peu plus intense, puisqu’il faut sélectionner des livres, les lire en détail et tenter d’en extraire des axes intéressants pour la discussion. Puis j’ai été contente de saisir cette occasion de me mettre moi aussi un peu au service de Réseau Picpus. Enfin, j’ai conscience que ce rôle de responsable sera très enrichissant en me permettant d’être plus encore dans la vie de Réseau Picpus, « au cœur de Picpus ».  

Pour ouvrir cette année Lire aux Eclats, Gabrielle, Emilie, Sarah et Marie-Gabrielle ont animé la séance autour du livre d'Alain Renaut, Quelle éthique pour nos démocraties ?, Ed. Buchet Chastel, 2010.


> Ecouter sur France Culture une émission avec pour invité Alain Renaut à partir de son livre

 

Nos sociétés démocratiques modernes fondées sur la valeur sacrée de l’individu, et sur ses droits à la liberté et à l’égalité, sont des sociétés plurielles dans lesquelles il semble difficile de proposer une référence éthique commune susceptible d’être admise par l’ensemble des citoyens.

Cependant l’individualisme qui accompagne cette orientation des sociétés modernes engendre un déficit éthique qu’il est nécessaire de combler, afin de disposer d’un référentiel auquel nous appuyer lors de choix de valeurs que nous avons à faire en commun. Nous avons besoin d’une éthique publique.

Mais quel contenu lui donner ? C’est l’interrogation qu’examine Alain Renaut au long de cet ouvrage.

L’éthique perfectionniste tente notre aspiration vers l’idéal d’une société progressant vers un but commun. Mais elle ne semble pas acceptable dès lors que l’on ne voit pas aujourd’hui quel fondement lui donner, si la religion et l’ordonnancement du monde qu’elle implique ne peuvent plus jouer ce rôle.

De plus et surtout, se référer ainsi à une conception du bien déterminée comme la plus valable est contraire à l’esprit démocratique, qui respecte et valorise la pluralité des conceptions du bien : variété des choix de valeurs que peuvent opérer des individus libres et égaux.

Une éthique libérale retient alors l’attention : morale composée de façons de faire, de manières de procéder entre nous, elle se réduirait au minimum nécessaire pour assurer la bonne coexistence des individus d’une société, laissant les personnes entièrement libres de leurs choix de valeurs au-delà de procédures indispensables.

Dans une société telle que la nôtre, ces procédures pourraient s’articuler autour des valeurs cardinales choisies pour fondement de la démocratie : liberté, égalité, fraternité.

Mais pour Alain Renaut cette éthique publique libérale, si elle est préférable à l’éthique de la perfection, demande à être enrichie pour remédier aux difficultés liées à l’évolution de la dynamique démocratique : fragilisation du lien social, repli sur soi, disparition de l’espace public. Se pose alors ce défi : comment donner une consistance à l’éthique publique afin de lui faire jouer un rôle plus fort, alors que nous divergeons sur les conceptions du bien et que nous sommes dans une société fondée sur l’acceptation de ce pluralisme ?

 

Quatrième de couverture

Mai 1968 : « Il est interdit d'interdire. » Quarante ans plus tard, l'éthique gagne tous les sujets : début et fin de la vie, don d'organes, économie financière, obligations envers les pays pauvres, ou encore prostitution volontaire. De quelle morale, publique et privée, peut pourtant s'accommoder une démocratie comme la nôtre, fondée sur la reconnaissance de l'individu et de ses droits comme valeur suprême ?

 

Alain Renaut part du choix effectué après les guerres de religion d'une éthique fondée sur la reconnaissance de la pluralité des systèmes de valeurs. Cette option libérale, centrée sur l'idée de tolérance, s'est ensuite radicalisée, parallèlement à la dynamique de l'individualisme. Au point de faire surgir la perspective d'une éthique minimalisée, réduite au souci de ne pas porter tort à autrui. Cette perception de la sphère morale est-elle indépassable ? Ne pouvons-nous pas penser une éthique publique, sinon plus dense, du moins axée sur des repères précisés ? Une éthique qui, sans remettre en cause la liberté individuelle, nous laisserait moins démunis dans la conduite de nos vies.

 

Séance en présence de l'auteur

« Notre devoir le plus impérieux est peut-être de ne jamais lâcher le fil de la Merveille. Grâce à lui, je sortirai vivante du plus sombre des labyrinthes. »

 

À partir de cette magnifique formule de Christiane Singer, qui fut son amie, Bertrand Vergely aborde un sujet non seulement essentiel, mais indispensable à l'équilibre de chaque être humain : la faculté de s'émerveiller, encore et toujours, envers et contre tout. Car celui qui s'émerveille n'est pas indifférent, mais ouvert au monde, à l'humanité, à l'existence.

Bertrand Vergely enracine sa grande culture et son savoir dans une véritable philosophie du vécu. Un ouvrage plein d'énergie, profond et libérateur.

 

> Retour à l'émerveillement, Bertrand Vergely, Ed. Albin Michel, Sept. 2010


Né en 1953, Bertrand Vergely est un philosophe et théologien français. Il a notamment enseigné à Sciences Po Paris et à l'institut de théologie orthodoxe Saint-Serge.
Il est l'auteur d'une trentaine de livres dont plusieurs ouvrages de vulgarisation.

Interview de Bertrand Vergely sur France Culture
> Interview vidéo de Bertrand Vergely sur l'émerveillement sur savoirchanger

 

Introduction de la séance


Première question


Une rentrée réussie !

Apres avoir réfléchi sur l’Homme l’année dernière, c’est autour de la question du Bonheur que Lire aux Eclats a décidé de se réunir cette année. Animée par une nouvelle équipe de quatre jeunes (Cécile, Donatienne, Emmanuelle et Isaure) accompagnée par le Père Serge Gougbèmon, les 30 participants présents ce dimanche 17 octobre ont consacré leur première séance à l’étude d’un livre de Jean Vanier « Le Goût du Bonheur, au fondement de la morale avec Aristote ». A travers ce livre, le fondateur de l’Arche a cherché à démontrer en quoi la morale de ce grand penseur grec peut encore être source d’inspiration dans notre quête du bonheur.

RP SeFormer LAE Vanier 1Aristote n’est pas le premier philosophe à poser la question du bonheur, mais sa grande intuition est d’en avoir tiré une science pratique prônant un retour à l’expérience, une recherche de la vérité par les sens : de quoi est fait l’objet ? Quelle est la source de son mouvement et de son organisation intime ? Qu’est ce qui la rend reconnaissable en tant qu’Idée ? En vue de quoi est-elle faite ? La plus haute activité de l’âme, la contemplation, me fait alors accéder à la perfection de toute chose, à Dieu.  

Cette activité de l’esprit, propre à l’homme, si elle est le « noyau dur » de la méthode aristotélicienne, ne saurait aboutir sans vertu, c'est-à-dire sans excellence dans la manière d’agir : vertus intellectuelles (sagesse, recherche de la justice) ou vertus de caractères (courage, tempérance, douceur, libéralité et au sommet de la hiérarchie, la magnanimité, somme de toutes les vertus de caractère.)

Aristote nous parle de vertus mais également de plaisirs et d’amitié, deux éléments qui, s’ils nous facilitent la tâche et désaltèrent notre soif d’infini, impliquent néanmoins un discernement. (Comment reconnaître nos vrais amis ? Comment distinguer les plaisirs nobles des plaisirs curatifs ?)

Le livre a suscité auprès des lecteurs présents de véritables interrogations sur la réalité d’un tel achèvement de soi, ainsi que des questions sur le rapport de la foi chrétienne à la morale aristotélicienne. Certains d’entre nous ont fait part de leur étonnement car le témoignage de vie de Jean Vanier semble, à première vue, bien éloigné de la Contemplation prônée par Aristote. La discussion a également permis à chacun de comprendre les grandes interrogations philosophiques qu’a suscité ce désir universel du bonheur, de Platon à Kant en passant par Aristote et Descartes.

En posant, dès sa première séance, les fondements philosophiques de ce grand thème, l’équipe de Lire Aux Eclats espère beaucoup des débats que susciteront ses prochaines réunions, d’autant qu’elles se trouveront enrichies par la présence des auteurs !

Emmanuelle Tang.

Pour cette deuxième séance, Lire aux Éclats a reçu le Père Christoph Theobald pour un après-midi d'échanges autour de son livre Vous avez dit vocation ? L'occasion de dépoussiérer nos idées sur la vocation et de réfléchir sur le sens de l'appel dans chacune de nos vies. 

Le mot « vocation » fait surgir à l'esprit la figure sociale du prêtre et de la religieuse. La vocation serait-elle donc réserver à quelques élus, choisis et appelés par Dieu ? Comment dans ce cas expliquer « la crise des vocations », sinon comme crise de confiance de Dieu ? Christoph Theobald nous invite à changer de perspective et à regarder ce que Dieu fait pour l'homme aujourd'hui. Nous devons cesser de rêver d'un retour en arrière pour pouvoir voir ce qui est en germe et laisser Dieu nous pousser en avant.

Christoph Theobald n'est pas un théoricien de la vocation, il préfère lire les expériences humaines au regard des textes bibliques pour discerner l'appel particulier de Dieu dans nos vies. Ainsi, les deux premiers chapitres de Samuel relatent l'histoire d'un jeune homme qui entend prononcer son nom et qui accourt auprès de son maître Eli. Au bout de trois fois, Eli comprend que cet appel vient de Dieu et conseille à son disciple de répondre : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ». L'histoire de Samuel nous enseigne 3 aspects fondamentaux de l'expérience d'appel :

  • La voix de Dieu se confond dans un premier temps avec la voix parentale (celle d'Eli). C'est une réalité anthropologique fondamentale : la distinction entre la voix des parents et l'appel unique de Dieu se fait progressivement. De même, c'est Eli qui comprend et qui donne à Samuel les mots pour s'adresser à Dieu.

  • Dieu s'adresse aux hommes par la voix. L'ouïe est en effet le sens de plus important dans la Bible, elle ouvre la possibilité de la relation entre Dieu et chacun d'entre nous, si nous savons écouter.

  • Dieu nous appelle par notre nom. Tout comme les parents appellent leur enfant en lui donnant un nom, ainsi Dieu parle à notre cœur en prononçant notre nom.

La vocation est donc la découverte que je suis un être unique autorisé à vivre et appeler par mon nom.

Christoph Theobald opère une distinction entre la vocation humaine et la vocation chrétienne. La vocation humaine, ou terrestre, c'est une manière d'envisager sa vie comme une totalité. Dans une société où l'on est incité à « piloter à vue », il faut prendre conscience que sa vie a un début et une fin. Pour cela, le rôle des « passeurs » (parents, enseignants, figures d'autorité...) est essentiel. Ils doivent signifier au jeune « Tu es autorisé à vivre, et cela vaut la peine ». Cette libération n'est possible qu'en acceptant que personne ne puisse vivre à notre place.

La vocation chrétienne nous met face à face avec un passeur unique qui est le Christ. Les autres passeurs, les parents par exemple, ont des limites, ils sont faillibles. Mais le Christ est Celui qui a radicalement mis en jeu son existence unique. Il dit ce qu'il pense et il pense ce qu'il dit. Il sait se mettre à la place d'autrui sans quitter sa propre place, même quand il est menacé. Etre chrétien, suivre sa vocation chrétienne, c'est entendre l'appel que nous adresse le Christ à le suivre et à l'imiter.

Pourtant, la vocation chrétienne est toujours singulière. Saint Paul parle à ce propos de « charismes ». Le charisme est individuel, mais il s'exprime pour le bien de tous, dans une société donnée. Paul distingue le charisme de l'apôtre (apostolique) des autres charismes. L'apôtre insiste sur le fait que personne ne peut annoncer l'Evangile en son propre nom : il faut que l'annonce soit précédée d'un envoi. Cette polarité de vocations a pris beaucoup de formes à travers l'histoire chrétienne et elle se retrouve dans la distinction entre prêtres ordonnés (ou envoyés), et laïcs. Mais il ne faut pas considérer que cela est figé. L'important est de rester à l'écoute de l'appel de Dieu.

Comment percevoir sa vocation ? Christoph Theobald nous invite à prendre le temps de s'assoir et de faire silence pour relire sa vie. Prier, lire la Bible pour s'imprégner de la Parole de Dieu. Puis, il faut avoir l'humilité de demander conseil, tout en préservant sa liberté de décision. Et toujours, entretenir en soi le désir d'écouter Dieu et de devenir disciple du Christ. L'Eglise est là pour accompagner et aider chacun à trouver son charisme.

La vocation, bien loin d'être l'accomplissement d'une prédestination sans liberté comme on l'entend parfois, c'est d'entendre la parole libératrice : « Tu peux ». Rien n'est programmé si ce n'est la patience de Dieu à l'égard de ses enfants.

 



Que signifie « être appelé » ? Comment chercher et trouver sa propre vocation ? Voici un livre original et profond pour les temps de mutation que nous vivons. Il nous apprend à découvrir, en chacune de nos vies, notre vocation chrétienne au service de notre métier d'homme et de femme, et à envisager les multiples vocations particulières qui naissent au sein de l'Église. Selon l'esprit du concile Vatican II, l'Église est invitée à se décentrer et à reconnaître ce que Dieu fait en chaque être humain et en elle-même. Pour avancer sur ce chemin, Christoph Theobald nous guide à travers les Écritures et l'histoire de l'Église, jusqu'à nos expériences humaines « dont la fécondité mystérieuse, écrit-il aussi, est la promesse que Dieu fait à chacun ».

Présentation du livre

Vous avez dit vocation ? Christoph Theobald, Ed. Bayard

 


 

Christoph Theobald, né à Cologne en 1946 entre dans la Province de France de la Compagnie de Jésus (1978). Il est professeur de théologie fondamentale et dogmatique aux facultés jésuites de Paris (Centre Sèvres), rédacteur en chef-adjoint de la revue « Recherches de science religieuse », conseiller et auteur à la revue « Études ».

Il est également l'auteur de nombreuses publications en histoire de la théologie moderne (en particulier sur Vatican II), en théologie systématique et pratique ainsi qu'en esthétique. Il a collaboré au tome 4 de l'Histoire des dogmes 1996, dirigé par Bernard Sesboué.

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