Pourquoi sommes-nous émus devant la Vocation de Saint Matthieu du peintre Caravage, dans l’église de Saint Louis des Français à Rome, ou par la Petite Musique de Nuit de Mozart ? Quel est le point commun à ce que nous désignons par le terme « œuvre d’art » ?
Telles étaient les questions posées lors de la séance du 11 avril, sous le thème :
« Le jeu, l'art et l’homme » (Â
L’animateur de cette séance, Jean-Michel André se définit lui-même comme un artisan. Ayant appris son métier de restaurateur d’œuvres d’art dans l’atelier familial, créé par son grand-père, il a toujours travaillé avec ses mains. Son regard sur l’art est né de cette fréquentation quotidienne avec les sculptures, les masques anciens et les meubles qu’on lui confiait. Minutie, patience, longues heures passées en relation étroite avec une œuvre créée par un autre ont façonnés son rapport à la beauté. La vraie œuvre d’art, selon lui, est parfaitement harmonieuse, mais à cette harmonie doit se superposer un peu de chaos. Elle rompt la stérilité de l’équilibre parfait pour y introduire du jeu, du mouvement. Un rouge un peu trop orgueilleux, une courbe cassée, une ligne faussement droite… l’œil est pris dans le jeu de l’artiste, il voit l’œuvre d’un regard neuf. La beauté naît de cette brèche, de ce jeu entre l’artiste et celui qui reçoit son œuvre. La dissymétrie rend possible l’émotion.
Quelle que soit sa forme, la beauté d’une œuvre s’inscrit également dans le temps. Ainsi l’architecture d’un bâtiment ne s’apprécie que si l’on prend le temps de déambuler, d’apprécier les volumes et les courbes, les reliefs d’origine et les ajouts postérieurs. La peinture, quant à elle, se reçoit d’un bloc. Mais le temps est présent à travers les histoires que racontent les tableaux, rappelant, comme un écho lointain, nos propres histoires...
Pour nous accompagner dans notre contemplation, nous lirons les réflexions de trois auteurs sur l’art. Dans Hippias Majeur, Platon (voir le texte) nous suggère que le beau est une réalité mystérieuse et contradictoire qui s’enracine assurément dans le sensible mais qui ne saurait s’y réduire. Eprouver le beau et l’admirer est facile, mais le définir est quasiment impossible. Henri Focillon (voir le texte), un historien de l'art de la première moitié du XXème siècle, nous fait, dans une langue poétique, un éloge de nos mains. Elles sont, selon lui, le prolongement de l’intelligence, et leur « génie énergique et libre » laisse transparaître quelque chose de notre âme. René Huygue (voir le texte), quant à lui, pose la question de la raison d'être de l'art. L’art serait un trait d'union, une passerelle entre le monde intérieur qui est la vie ressentie, éprouvée en nous-mêmes, et le monde extérieur. « Peut-être est-ce la soif essentielle de notre condition que de vouloir cesser d’être un objet étranger, projeté comme le plomb du chasseur dans la chair du monde et forcé de s’y incruster sans jamais pouvoir vraiment s’unir à lui ». L’art, la seule façon de réconcilier l’esprit et la matière ?
Donatienne Gauvin

Le Caravage, La vocation de St Mathieu (détail)
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