21 janvier 2007 - Individu et technologie


arton34-61770Individu et technologie, de Stanislas Breton et Bernard Baudry, L'Harmattan, 2005.

Rencontre du 21 janvier 2007, en présence de Bernard Baudry

 




Présentation du livre (Version PDF)

Cet ouvrage soulève beaucoup d’interrogations sur la base des connaissances, des informations et des réflexions qui nous sont livrées. Elles touchent tant à la nature de l’homme-individu qu’aux risques que font courir à son intégrité et à sa caractéristique affirmée, la liberté, le développement des sciences physiques et cognitives.

Leur impact touche à la fois le corps dans son intégrité physique et l’esprit du fait de la toute puissance de la pensée mathématique sur la raison humaine. Les développements de la technologie (le logos de la technique comme raison suffisante) posent la question de l’homme comme sujet. Il s’agit donc de problèmes éthiques (que faut-il faire ? jusqu’où est-il permis d’intervenir) et philosophiques (qu’en est-il de l’individu).

La difficulté de sa lecture, outre le style souvent elliptique et abscons du philosophe, tient au fait que le niveau épistémologique des réflexions n’est pas clairement explicité.

On a, d’un côté, des données empiriques, relevant de la science physique, accompagnées des réflexions immédiates, de « bon sens interrogatif », qu’elles suscitent. D’un autre côté, on est face à des élaborations philosophiques, relevant tantôt de la logique, tantôt de la métaphysique, dont le lien avec les questions soulevées par le physicien ne sont pas toujours évidentes.

Par ailleurs, en fin de volume, les auteurs abordent la question de la « deep ecology » qui relève d’une réflexion sur l’homme et la nature, mais pas d’une réflexion immédiatement née de l’essor de la technologie, mais c’est dans ces chapitres qu’est élaborée une réflexion éthique.

L’absence de table de matières et le libellé trop évasif des titres de chapitres compliquent la tâche du lecteur.

Pour toutes ces raisons, j’ai essayé de résumer le livre en faisant ressortir certaines articulations qui m’ont semblé s’imposer, avec les risques que présentent cette simplification et cette interprétation.

Je n’ai pas cherché en cours de route à discuter de certaines assertions du philosophe qui m’ont paru relever d’un néo-thomisme pré kantien, avec toute la richesse de cette approche (cf. ce qu’il dit de l’embryon) et les limites d ‘une ontologie non critiquée. Je le ferai à la fin, si j’en ai le temps.

Les questions abordées supposent que soit d’abord défini ce qu’est l’individu ou, plus précisément l’individu personne humaine ou la personne humaine en tant qu’individuée. Cela suppose aussi que soient connues l’évolution des techniques qui sont mises en œuvre au bénéfice (ou au détriment) de l’individu tel que défini plus haut et les évolutions de la pensée qui tendent à dénier l’autonomie de la conscience individuelle.

Dès le premier chapitre, consacré aux avancées technologiques nouvelles, on apprend qu’une découverte fondamentale va modifier les rapports entre l’homme et la machine (la technique) : ils partagent un langage commun, l’électricité (et sa modélisation mathématique) ce qui va permettre aux nano technologie de s’implanter et de modifier les circuits internes du corps et, notamment, du cerveau. Il ne s’agit plus seulement que la technique vienne au secours des limites liée aux accidents, à la vieillesse, etc. mais qu’elle crée « un dépassement des limites physiques personnelles »(p.20). Le perfectibilité morale chère aux philosophes du 18e devient une perfectibilité physique infinie aboutissant à une robotisation mathématisante de l’homme. De même, les sciences biologiques ouvrent des perspectives nouvelles avec la possibilité de manipulations génétiques. Dans ce climat qui donne à la science et à la pensée mathématique un pouvoir prépondérant, l’individu ne risque-t-il pas de devenir un clone informatisé dont la pensée se réduirait à des modélisations mathématiques.

Face à ce défi, le 2e chapitre va commence à définir ce qu’est l’individu homme. Dès la page 26, on voit apparaître un thème qui sera abordé à plusieurs reprises dans l’ouvrage : la liberté. On voit donc d’emblée que la réponse aux questions posées est à la fois philosophique (liberté contre déterminisme) et éthique (quel usage de cette liberté). La suite de l’ouvrage s’attaquera à ces questions.

Il est donc normal que le 3e chapitre aborde la question du déterminisme. La question n’est pas ici celle du rapport de la prédestination et de la grâce, mais celle du rapport entre les lois physico-mathématiques qui induisent un déterminisme scientifique caractérisé par les lois de causalité universelle et le libre arbitre : « là se pose la question de savoir si la pensée, l’esprit de l’homme se déterminent uniquement par la composition de son corps, la position de tous les atomes de son cerveau » (p.58). L’auteur fait d’abord appel à une expérience, qui est celle de la conscience réfractaire au déterminisme et poursuit par une formule fondamentale : « Penser n’est pas traiter de l’information….L’ordinateur opère sur des données symboliques et reste une machine à établir des preuves. Le cerveau quant à lui se satisfait de données floues ou incomplètes qui favorisent les raisonnements intuitifs » (p.65). D’ailleurs, même du point de vue scientifique, la théorie du chaos, « porte d’accès qui redonne à l’homme sa liberté » (p.74) et la théorie du flou ouvrent un espace de jeu dans le déterminisme. Il en va de même avec le hasard qui est un autre défi au déterminisme.

La question du déterminisme posée ici par le physicien sera reprise à plusieurs reprises par la suite par le philosophe.

La question du nombre, au chapitre 4, aborde la question de l’influence de la pensée mathématique sur la pensée de l’individu et le pouvoir qu’elle attribue au détenteur de ce savoir : « la connaissance du nombre permet d’accéder à un savoir qui ouvre la voie à un pouvoir » (p.88). Ce fut le cas des rois dans la bible, figures de toute autorité qui pratique « le dénombrement dans l’exercice du pouvoir ». L’ordinateur aujourd’hui peut être considéré comme le nouveau Dieu de notre société avec deux conséquences : la quantitatif se substitue au qualitatif, l’excès des données quantifiées provoque une « privation du jugement » (p.99). On voit qu’ici est mise en cause la notion d’individu disposant d’un libre arbitre et d’une capacité de jugement. Ce n’est plus les nano technologies et leurs conséquences sur l’individu dont il est question, mais l’univers mental généré par la mathématisation et sa généralisation.

Le chapitre suivant, sous le titre « les deux langages » reprend du point de vue du philosophe ce que le savant dit du déterminisme et de ses limites même du point de vue scientifique (chaos, flou). Ce faisant, il nous livre une sorte de condensé de cours de philosophie où sont mêlées des réflexions, toujours excitantes, mais souvent confuses, sur le déterminisme et ses paradoxes, la causalité, le hasard, le matérialisme, et, diamant pur rayonnant sur tout cela, « l’être en tant qu’être des choses ».
L’auteur commence par rendre un hommage inattendu à la pensée mathématique : elle est le signe de la capacité de l’homme de faire émerger un univers mental qui se dégage de l’univers du sensible. L’existence de cet univers « annonce une saisie toute neuve de l’être des choses » (p.104)
Bien plus, l’intelligence artificielle vient comme une seconde nature compléter la « teneur biologique » de l’homme. « L’élévateur qui opère ces prouesses ne serait-il pas ici encore la pensée mathématique qui, décidément, serait plutôt du côté du véritable humain, à savoir l’homme artifice ? » (p.105)

Mais, cette pensée mathématique, du fait de sa rigueur, a une face plus sombre : elle fait planer la menace d’un nouveau fatalisme. Et on retrouve de nouveau le problème du déterminisme.

Après avoir montré que la causalité postule que l’effet soit précontenu dans la cause, le philosophe montre que cela s’oppose au fait que « du nouveau soit ». C’est le « paradoxe du déterminisme ». Pour autant, les partisans de la contingence (opposée au déterminisme) ne résolvent pas la question du nouveau, puisque « l’antécédent ne contient plus le précédent ». C’est là que la théorie des ensembles flous peut apporter une réponse à cette aporie : il peut y avoir des effets qui ne sont pas causés de façon absolument nécessaire. S’il y a de l’aléatoire dans la science, il y a un espace, dans la pensée, pour la liberté : « La causalité linéaire de jadis devrait s’entendre comme une approche de cette causalité de soi par soi qui est l’indicatif de l’individu et de sa liberté » (p. 112)

Une autre façon de contrer le déterminisme strict peut être repérée dans la notion d’émergence : quelque chose arrive. Mais d’où cela vient-il ? Pas du hasard, n’en déplaise à Epicure, mais d’une orientation de la pensée. Mais le débat rebondit : y a-t-il une finalité, une téléologie dans l’agir, fut-il scientifique ? Les opinions divergent sur ce point : Roqueplo contre Ellul. Ce dernier pense que la technologie bénéficie d’une « causalité de soi par soi » (p.118) qui rend le savoir de plus en plus impersonnel, ce que récuse le philosophe : « L’intérêt sans intérêt qui définit le savant, c’est l’être en tant qu’être des choses telles qu’elles sont » (p.119).

Le problème, c’est que des philosophes, se fondant sur la mentalité née de la technologie, postulent une philosophie matérialiste qui exclut à la fois téléologie, théologie et idéologie, un agir sans intentionnalité, sans finalité. Le philosophe, ici, récuse cette position qu’il estime relever du totalitarisme d’une « pensée unique » et termine par la pétition de principe suivante : « Ce qui existe vraiment ce n’est ni le cerveau, ni la pensée, mais l’homme, ou plutôt cet homme qui naît chaque fois différent » (p.124)

La requête sur l’identité de l’individu, dont il faut rappeler que c’est un des projets de ce livre, se poursuit dans le chapitre suivant qui aborde la question de l’origine.

Le philosophe reprend d’abord ce qu’il a déjà abordé sur le « matérialisme seule philosophie compatible avec l’esprit scientifique »(p.127), le refus de la finalité dans l’agir, la « quasi disparition du sujet individuel » chez beaucoup de penseurs actuels, etc., pour rappeler, après Michel de Certeau, qu’il existe une part d’inventivité et de réaction critique aux pouvoirs même chez les « petites gens » qui sont autant de signes de l’existence d’un libre arbitre.

Il poursuit en montrant que « l’humain exige une raison de tout ce qui est » (p.133). Se pose alors la question : ce qui est est-il nécessaire ou contingent, déterminé ou fruit du hasard ? Il n’hésite pas à déclarer « il peut y avoir contingence sans nécessité préalable » (p.137), ce qui philosophiquement reprend le thème déjà abordé de l’émergence, et par delà, de la liberté, à condition toutefois de partir du monde tel qu’il est.

Avec le chapitre suivant, Terre-patrie, on aborde enfin, à partir d’un vivre ensemble sur la planète terre et des questions d’écologie, la question éthique qui sous-tend l’ouvrage : que faire pour préserver l’intégrité de l’homme ? L’homme se dégage de la nature « par la vertu d’un stimulus inédit, à savoir l’être en tant qu’être, à la place de l’excitant purement biologique du besoin ». Mais il demeure dans une nature qui a pris une dimension universelle. L’écologie serait-elle alors la science qui sauvegarderait l’homme ?

Il convient d’abord de se garder de la « deep ecology » qui fait de la vie et non de l’humain un absolu, avec les dévoiements possibles des prolife (c’est moi qui rajoute cette remarque). La responsabilité écologique doit porter sur l’humain en tant qu’être humain, en « tant qu’il doit être traité, selon le dit Kantien, non comme une chose ou un instrument, mais comme une fin en soi » (p.143). D’où le principe de précaution qui a pour effet de réduire les risques de nuisance. On notera que l’auteur passe ici de l’individu à l’espèce humaine. On notera aussi qu’aux maximes de la morale kantienne, il préfère l’appel à « l’être en tant qu’être de ce qui est », cette ouverture à l’être étant la meilleure façon de pratiquer la justice sociale à l’égard de l’humanité entière (p.152)

Alors peut-on espérer ? Si l’homme est histoire vivante, qu’il a à se faire ce qu’il est en tant que « cause de soi » (p.154), on peut tabler sur une sagesse du citoyen, faite du principe de précaution et de justice sociale, en combattant l’indifférence et l’individualisme. Cela relève de la responsabilité et de la volonté de l’être humain (P.162).

Post-Scriptum :

Remarque critique :

Je ne suis pas sûr que l’appétit de la connaissance pour l’être en tant qu’être des choses, usage ultime de la liberté échappant au carcan du déterminisme, puisse apporter une réponse adéquate aux défis posés à l’individu par la technologie. Il manque de moyens termes éthiques permettant de répondre à la question : que faire ? Le philosophe initie cette réflexion, soit en évoquant les impératifs kantiens, soit en faisant allusion (p.147), dans sa lignée thomiste, au « quatuor classique des vertus morales », parmi lesquelles la reine des vertus, la prudence, au sens fort que lui attribue Thomas d’Aquin, même si la justice a aussi son mot à dire. Mais l’être en tant qu’être ne peut être opérationnel que si on en prolonge l’analyse par ses attributs que sont le vrai comme appétit de l’intelligence et le bon comme appétit de la volonté, et l’usage « vertueux » qu’en fait le sujet en son libre arbitre, ce qui requiert de plus amples développements.

 

Prochainement

Prochainement

Prochainement

Prochainement

Prochainement

Prochainement

Espace adhérents