Caricaturer Dieu ? Pouvoirs et dangers de l’image, de François Boespflug, Bayard, 2006.
Sous son titre un peu provocateur, cet ouvrage est un beau livre politique, politique en tant qu’art de vivre en société dans la paix et le respect mutuel.
Et ce n’est pas un hasard si le thème qui introduit cette perspective politique est celui de l’image que les hommes, de quelque culture qu’ils soient, se font de leur Dieu et de sa représentation.
C’est que le lien social, culturel, religieux, affectif, le plus souvent inconscient, est le ciment des peuples, plus fort que le ciment économique (qu’on ne peut évacuer pour autant) : on ne peut l’aborder qu’avec beaucoup de précaution, fondée sur une bonne connaissance des questions en jeu. Ce rapport à quelque chose qui dépasse l’homme, qui donne sens, qui ouvre une utopie post mortem, je veux dire la religion, est donc une chose trop grave pour être laissée aux seuls débats plus affectivo-politiques que rationnels sur les caricatures de Mahomet, point de départ de ce livre. De même, la puissance évocatrice de l’image, de la représentation y compris par la caricature, des traces qu’elle laisse dans la mémoire des individus et des peuples ne peut se satisfaire de débats journalistiques où c’est la raison et la réflexion qui sont le plus souvent caricaturées. « Quand on sait ou plutôt devine que l’ignorance fait habituellement le lit de la violence, et quand on souhaite contribuer à la paix, on tente de faite œuvre de connaissance. C’est ce que nous nous sommes proposé de faire » (p.20)
En proposant en fin d’ouvrage d’instituer une « histoire iconique de Dieu », l’auteur œuvre « pour tous ceux qui croient qu’une paix juste et durable est encore possible et toujours à espérer » (p.182).
C’est dans cette perspective, me semble-t-il, qu’il convient d’aborder la lecture de ce livre.
Le livre étant écrit dans une langue très précise obéissant à une logique aisément détectable, avec les notes érudites qui accompagnent le texte, il ne me paraît pas nécessaire d’en faire un résumé pas à pas.
A grands traits on peut retenir les points suivants.
Le 1er chapitre aborde ce qui a été l’occasion de la rédaction du livre : l’histoire des caricatures de Mahomet et des réactions suscitées par leur publication, tant du côté de ceux qui se sont crus humiliés (instrumentalisés ?) et qui fanatiquement ont été cause de nombreux morts, que de celui des tenants d’un droit d’expression illimité, allant jusqu’à un « droit au blasphème ». « Rares auront été les prises de position vraiment mesurées » (p.19). D’où le besoin d’y voir plus clair et de savoir quel est le rapport que les trois religions monothéistes entretiennent avec l’image et plus particulièrement avec l’image de Dieu. Quelques précisions de vocabulaire et de distinctions complètent fort heureusement ce chapitre, car elles permettent de bien saisir le statut épistémologique des chapitres suivants.
Les trois chapitres qui suivent traitent du rapport que les trois religions monothéistes entretiennent avec les image et, plus précisément, les images religieuses, et plus précisément encore, les images de Dieu. D’où il appert que ces questions ont connu des évolutions dans l’histoire et que certains préjugés méritent d’être réfutés. Il n’en demeure pas moins que le Judaïsme et l’Islam sont globalement moins iconophiles que le christianisme qui, aniconique au début est devenu iconophile, voire furieusement iconodule, avec des périodes d’iconoclasme. La lecture de ces chapitres, là encore bien documentés, montre qu’on ne peut s’en tenir à des idées simples sur les rapports entre religion, image et liberté d’expression et qu’un bon diachronisme est la meilleure défense contre toute dogmatisation et la meilleure ouverture à la réflexion.
Le 4e chapitre constitue une réflexion sur l’image et son pouvoir sur les esprits. Ce pouvoir est dû à la rapidité de perception et de persuasion par l’œil par rapport à l’oreille : « la caricature a des ailes… le pouvoir de persuasion de l’image est plus rapide et plus efficace que celui du verbe » (p.160-162).
Il est également dû à la capacité de symbolisation de l’image qui « peut annuler toute distance critique, voire toute différence ontologique » (p.168) du fait de la charge émotionnelle dont elle est porteuse.. Aussi bien, pour ne pas jouer impunément avec cette charge émotionnelle, il n’est pas contraire à la liberté d’expression de prôner une certaine auto censure (comme on le fait chaque jour dans la vie en société dans des tas de domaines (cf. p.170).
Mais ce n’est pas par la loi et la censure, venues de l’extérieur, qu’on règlera le problème mais par une « éducation civique à la retenue comme vertu citoyenne, sœur de politesse et courtoisie, toutes filles de fraternité » (p.178).
La conclusion reprend de nouveau le souci politique de l’auteur plaidant (à la manière de Kant) pour « une paix juste et durable » (p.182). Et ce n’est pas avec des bons sentiments ni des lettres d’excuse (« l’obsession des excuses est insatiable ») qu’on éteindra le feu qui couve sous l’histoire des caricatures [1].
Que faire donc ?
« Œuvrer dans le sens d’une interprétation bien documentée de ces incidents » (p.185).
Pour cela, l’auteur propose une « histoire iconique » de Dieu qui rende attentif aux temps longs des cultures, des religions et des sociétés [2].
Il propose une enquête qui aide à « déboulonner le primat du concept en donnant la parole à la sensibilité, au profond, à l’ancestral, …au beau ». Une enquête enfin qui fasse prendre conscience du rapport que les civilisations occidentales, à l’inverse de l’Islam et du Judaïsme, entretiennent avec le patrimoine figuratif du Dieu chrétien dont le traitement anthropomorphique et impertinent ouvre la voie à des déchaînements « libertaires » comme jamais atteints dans l’histoire. On est bien au delà des critiques de la Calotte.
Mais pour finir, « le dernier mot doit revenir à l’affirmation de la liberté, dans la dignité, l’humour et la maîtrise de soi » (p.193), sachant que le véritable humour est celui qu’on attribue à ses propres comportements et non pas l’humour sur le dos des autres.
Version PDF de l'article :
[1] NdR : ce n’est pas le retour du religieux qui apportera une réponse, mais bien un retour raisonné aux « lumières » ]
[2] NdR : A-t-on remarqué comme Régis Debray que l’Islam a eu sa Renaissance avant son Moyen Age ?

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